Plus de questions que de réponses

Bonjour, 

Il s’est passé hier soir un truc que j’ai toujours un peu redouté avec ce blog : je suis rentré chez moi, j’ai crié ici ma joie d’être en vacances… Et j’ai aussitôt lu un message m’informant d’une décapitation à Conflans et d’un homme abattu à Eragny. Douche froide. Je n’y ai jamais vécu, mais ce sont des villes de mon enfance tout de même, et pour Conflans, une ville pour mes fêtes étudiantes et pour ma famille, tout simplement. Mon article, dans une innocence la plus complète, s’en trouvait hyper indécent, choquant. Et oui, je redoutais que ça arrive un jour, parce qu’à publier quotidiennement sur un sujet de divertissement, ça ne peut qu’arriver. Désolé.

Ce n’était que le début, avec ensuite une heure de nouvelles rendant cet acte chaque fois un peu plus terrible. Et je ne peux pas continuer ce blog sans l’évoquer, sans en parler, parce que ça me terrifie, parce que ça me paralyse et parce que c’est toute ma profession que l’on plonge dans la peur. 

J’ai passé ma soirée d’hier au téléphone. Avec ma famille sur place, d’abord, pour m’assurer que tout le monde allait bien, doux euphémisme avec cette situation. Bien sûr qu’ils sont affectés, bien sûr que leur ville est à la télévision, que le collège de secteur est au cœur d’une actualité terrible. Comment voulez-vous que ça aille quand un lieu de passage quasi quotidien devient lieu de meurtre et de haine ? C’est aberrant, cette rue, ce quartier, je suis si loin quand j’y pense des images vues hier soir… Et de celles que je n’ai pas vues, heureusement, malgré leur circulation sur Twitter, toujours 😠

Avec des collègues, ensuite. Je ne connaissais pas M. Paty. Pas directement. Des M. Paty, j’en connais des dizaines. De son cours, on retient la diffusion d’une caricature. Cinq minutes d’une heure de cours où je ne peux croire qu’il n’a montré qu’une caricature de Mohamet sans l’opposer à d’autres, cinq minutes sur dix-huit heures (a minima) de cours dans la semaine. Et tant d’autres heures d’enseignement, de vocation, etc. Je ne vais pas refaire des discours déjà prononcés par ailleurs, ce n’est pas ma place. Je ne le connaissais pas directement, je connais toutefois certains de ses collègues, ou certains de mes collègues qui ont eu à travailler avec lui. Nous sommes de la même académie, de la même région, de la même zone de remplacement. Évidemment que je le connais indirectement, que je suis touché. C’est l’horreur dans le quotidien, le quotidien de ma famille, le quotidien de ma profession de professeur. Et pour ses collègues, sa famille, ses élèves, ses amis, ses anciens élèves, les habitants de la ville… L’horreur, le deuil, l’incompréhension aussi. La haine, à canaliser, à évacuer, ici, ailleurs. Et mes condoléances les plus sincères et affectées. 

Et maintenant ? Un professeur d’histoire géographie décapité en France, dans une ville si proche, par un « homme de 18 ans ». 18 ans ? Je ne dirais pas que le système n’a pas marché, je dirais que c’est un échec. 18 ans, c’est si jeune pour choisir de devenir un martyr. Comment le discours des valeurs de la République et de la laïcité peut-il à ce point se perdre et si vite ? Faut-il prêcher une nouvelle fois les conséquences désastreuses des classes à 30 minimum ? C’est simple : une heure de cours dure généralement 50 min. Retirez la mise en place, l’appel, les inévitables questions administratives, les bugs de logiciel, la discipline… Il reste grosso modo une minute par élève si l’on se décide à parler individuellement à chaque élève. Comment faire ? 

M. Paty est mort d’avoir enseigné ce à quoi nous croyons en tant que société. Je ne pense qu’à sa souffrance des derniers instants, cet acte barbare, condamnation d’un blasphème qui n’est que l’enseignement d’une liberté d’expression difficile à entendre quand elle touche en plein cœur la foi et les croyances. Son message s’est perdu face à un quiproquo puis un extrémisme qui a bien plus de temps que lui pour se propager. Maintenant ? La colère, surtout, face aux médias, aussi, qui divisent et veulent la violence pour l’audimat. Assurément, ils obtiennent ce qu’ils veulent, et c’est dans le fond la même chose que ces terroristes, de manière insidieuse. 

Pas de politique sur le blog, mais face à la récupération d’hier soir, c’est compliqué. L’algorithme de Twitter est bien fait, en plus. Hier soir, un tweet sur deux me parlait d’autre chose que cet attentat, parce que c’est un micro-événement à l’échelle mondiale, et parce que même en France, ne nous leurrons pas, la complexité de la situation se perd dans un « Pas d’amalgame » et dans un « La vie continue ». Ce matin, tous les tweets de mon fil ne parlent que de ça. Forcément. L’algorithme. Les médias. La division. M’enfermer dans une bulle de gens d’accord avec moi et énervés par la situation. Merci, non merci. 

Je ne voulais pas en parler ici. J’étais résolu à ne pas le faire hier soir, et encore cette nuit. Seulement… Comment continuer et parler de jeux de société ce matin comme si de rien n’était, alors qu’un collègue est mort en voulant expliquer que la liberté d’expression passait aussi par le choc pour ouvrir le dialogue ? Comment continuer dans une société où le dialogue se perd ? Comment retourner faire cours aussi ? Comment ne pas penser à l’an dernier où, avec le recul, je me rends compte bien mieux du danger auquel j’ai pu m’exposer à parler de laïcité, mais aussi d’amour homosexuel au cœur d’une cité homophobe. Qui d’autre pour le faire que les professeurs ? Pas grand-monde, mais c’est notre société, notre loi et nos enseignements. 

J’ai deux semaines pour trouver des réponses, pour ne pas oublier et pour retourner faire face à des élèves qui ne comprendront pas plus que nous cette violence de la société. Vivons ensemble, bordel, communiquons, dialoguons, soyons d’accord de ne pas être d’accord. Ce n’est pas si dur. Et puisqu’il faut le redire, ne réduisons pas une religion à des extrémistes l’interprétant comme un appel aux attentats. N’oublions pas que toutes les religions ont leur part de violence dans les textes les plus anciens, mais que toutes prônent l’amour de l’autre, le pardon, la compréhension, la rédemption. N’oublions pas non plus que la laïcité a ses heures d’ombre également et ne s’est pas instaurée pacifiquement. Arrêtons de nous enfermer dans des certitudes et de ne pas écouter les autres. J’ai envie de croire que ce n’est pas si compliqué. 

Sur ce, revenons-en aux divertissements et aux séries. Désolé si vous étiez là pour ça, mais ce blog est aussi avant tout un blog personnel. Alors voilà, je n’arrive pas encore à penser à autre chose ce midi. 

7 commentaires sur « Plus de questions que de réponses »

  1. Je suis abasourdie également. Je suis professeur d’histoire-géographie. Je dois faire ce cours sur la liberté d’expression. J’espère que mes deux semaines de vacances vont me permettre de trouver les mots ….

    Aimé par 1 personne

    1. Courage à toi, on sait tous que ces cours sont compliqués à mener, on craint tous ces réactions, ou le malentendu… Mais plus que jamais, ces événements nous rappellent qu’il faut bien les faire ces cours, justement 😔 ce ne seront pas des vacances totalement reposantes, du coup. Je te souhaite de réussir à faire un break pour te ressourcer !

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  2. Quelle tragédie, quel monde nous avons là. Je pense à toi et tous mes amis profs, qu’ils soient copinautes ou IRL (notamment en Tunisie où tous nos amis proches sont profs) qui devez faire face à cette difficulté grandissante de faire cours dans de telles conditions. Bon courage à toi.

    Aimé par 1 personne

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